
Silence punitif ou besoin de recul : comment faire la différence ?
Des repères pour comprendre le retrait de son partenaire, poser une limite et renouer le dialogue sans porter seul·e la responsabilité de la relation.
« Chaque fois que nous avons un désaccord, mon partenaire cesse de me parler. Parfois, cela dure plusieurs jours. Comment savoir s’il a besoin de temps pour se calmer ou si la vraie intention est de me faire céder ? »
Cette question revient souvent dans les couples. Et elle mérite une réponse nuancée. Après une dispute, certaines personnes ont besoin de s’éloigner un moment pour retrouver leur calme. Mais un silence qui se prolonge, se répète et ne prend fin que lorsque l’autre renonce à ce qu’il voulait dire peut installer une tout autre dynamique.
Dans un sondage américain publié en 2022, 60 % des personnes interrogées qui étaient dans une relation sérieuse disaient que leur partenaire ou elles-mêmes recouraient au « silent treatment » – le traitement silencieux – pendant les désaccords. Ce chiffre ne signifie pas que 60 % des couples vivent un silence punitif : le sondage ne précisait ni l’intention, ni la durée, ni les raisons du silence. Il montre toutefois que le retrait pendant un conflit est une expérience fréquente parmi les personnes interrogées.¹
Une pause pour se calmer, ou un silence qui fait pression ?
Le silence ne signifie pas toujours la même chose. Pour mieux comprendre ce qui se passe, regardons comment la pause est prise et comment le dialogue reprend.
| Une pause pour se calmer | Un silence qui met l’autre sous pression |
|---|---|
| La personne dit qu’elle a besoin de temps, même brièvement. | L’autre reste sans explication et doit deviner ce qui se passe. |
| Un moment de reprise est proposé, ou la personne s’engage à en proposer un. | Le silence est indéfini ou revient souvent après les désaccords. |
| La conversation reprend, même si les deux partenaires ne sont pas d’accord. | Le contact reprend surtout quand l’un a cédé, s’est excusé ou a renoncé à son point de vue. |
La durée, à elle seule, ne permet pas de conclure. Certaines discussions demandent plus de temps que d’autres. Ce qui compte, c’est de pouvoir nommer le besoin de pause, de convenir d’un moment pour reprendre et de revenir au sujet sans exiger que l’un des deux abandonne sa position.
Quand le dialogue s’interrompt, plusieurs choses peuvent se passer : l’un a besoin de retrouver son calme, l’autre a été blessé par les mots employés, ou bien il manque une information pour comprendre le point de vue de chacun. Rester curieux de ce qui se joue aide à ne pas tirer de conclusion trop vite.
Quand l’un se retire et l’autre cherche le contact
Dans mon accompagnement, je rencontre souvent cette danse : une personne se tait ou s’éloigne. L’autre, inquiète de perdre le lien ou de rester sans réponse, relance, pose des questions, cherche à réparer. Plus elle insiste, plus l’autre peut se fermer. Plus l’autre se ferme, plus l’inquiétude et les relances augmentent. Peu à peu, chacun se sent de moins en moins bien dans la relation et le désaccord de départ reste entier.
Une lecture inspirée de l’approche polyvagale peut nous aider à rester curieux de ce qui se passe sous le stress. Face à un conflit, certaines personnes ont envie de parler tout de suite et de résoudre le problème. D’autres ont besoin de prendre de la distance, cherchent leurs mots ou se sentent submergées par la discussion. Le retrait peut être une manière de se protéger ou d’éviter que la dispute ne s’aggrave.
Ce repère ne permet pas de savoir, à lui seul, ce que ressent l’autre ni pourquoi il se tait. Comprendre une réaction de retrait peut ouvrir une porte, mais cela ne justifie pas un silence qui sert à faire pression ou à contrôler l’autre.
La question devient alors : pouvons-nous prendre de l’espace et revenir ensuite à une conversation où le désaccord est possible ? Pouvons-nous nous intéresser à ce que chacun essaie de protéger ou de faire entendre à travers sa position ?
Derrière un désaccord, il y a parfois un besoin important qui n’a pas encore trouvé les mots. Le découvrir ne signifie pas qu’il faut forcément être d’accord. Cela permet de mieux comprendre ce qui compte pour chacun.
Des mots pour demander une pause sans disparaître
Si votre partenaire s’est tu sans expliquer ce qui se passe, une première étape peut être de nommer ce que vous observez et ce que vous ressentez, sans interpréter son intention :
« Je vois que tu ne parles plus depuis un moment. J’imagine que c’est difficile pour toi de poursuivre cette conversation maintenant. Je ne veux pas te forcer à parler. De mon côté, ce silence est difficile aussi. Est-ce que tu as besoin d’une pause ? Si oui, peux-tu me dire quand nous pourrons reprendre la conversation ? »
Essayez, si possible, de convenir d’un moment réaliste : ce soir après le dîner, demain matin, ou demain soir. Le rendez-vous n’oblige pas à régler le désaccord à cette heure précise. Il donne un repère et permet de sortir de l’attente sans fin.
Vous pouvez aussi exprimer votre limite avec calme :
« Je peux respecter ton besoin de faire une pause. J’ai besoin que nous fixions un moment pour reprendre, et que le sujet ne disparaisse pas. Je ne veux pas que le dialogue reprenne uniquement parce que j’ai cédé ou présenté des excuses que je ne pense pas. J’aimerais que nous puissions revenir au sujet et entendre ce qui est important pour chacun. »
Cette limite n’est pas une menace. C’est une façon de dire : je respecte ton rythme, et ma parole compte aussi.
Reprendre le dialogue avec le processus Imago
Quand chacun se sent plus disponible, le dialogue Imago offre une structure simple. L’un parle à la fois. L’autre écoute et reflète ce qu’il entend, sans répondre tout de suite.
La personne qui parle peut commencer par une phrase courte :
« Quand la conversation s’est arrêtée hier, j’ai ressenti de la solitude et de l’inquiétude. J’aurais besoin que nous puissions convenir d’un moment pour reprendre quand l’un de nous a besoin d’une pause. »
La personne qui écoute peut répondre :
« Si je t’entends bien, quand je me suis tu hier, tu as ressenti de la solitude et de l’inquiétude. Tu aurais besoin que nous fixions un moment pour reprendre la conversation. Est-ce que j’ai bien entendu ? Y a-t-il autre chose que tu voudrais me dire ? »
Elle vérifie qu’elle a bien entendu, sans chercher encore à démontrer qu’elle a raison. Puis elle peut essayer de valider l’expérience de l’autre :
« Je peux comprendre que tu l’aies vécu ainsi, surtout si tu ne savais pas quand nous reparlerions. »
Et enfin, proposer de l’empathie :
« J’imagine que tu as pu te sentir inquiet·ète, peut-être même mis·e à distance. Est-ce proche de ce que tu as ressenti ? »
Le but n’est pas de fabriquer un accord à tout prix. C’est de permettre à chacun d’être entendu avant de chercher ensemble une suite possible. Dans ma pratique, les couples qui découvrent le dialogue Imago ont souvent besoin d’être accompagnés au début pour ralentir et s’approprier cette manière d’écouter. Puis, à force de la pratiquer, ils trouvent leurs propres mots et peuvent s’en servir plus naturellement au quotidien.
Quand le dialogue à deux ne suffit pas
Si le silence s’inscrit dans un ensemble répété de comportements qui vous font douter de vous, vous isolent ou vous conduisent à céder régulièrement pour éviter des représailles, prenez cette situation au sérieux. Un exercice de dialogue ne peut pas, à lui seul, rétablir la sécurité ou l’équilibre dans une relation où l’un des partenaires impose ses règles.
Vous pouvez en parler à une personne de confiance ou chercher un soutien professionnel. Si vous avez peur de la réaction de votre partenaire, votre sécurité passe avant la reprise d’une conversation à deux. Vous n’avez pas à affronter seul·e une situation qui vous inquiète.
Trois questions pratiques
Comment demander une pause sans abandonner la conversation ?
Dites que vous avez besoin de vous arrêter, puis proposez un moment concret pour reprendre : « Là, je suis trop bouleversé·e pour parler calmement. J’ai besoin d’une pause. Est-ce qu’on peut reprendre demain après le dîner ? »
Que faire si mon partenaire ne veut pas dire quand il parlera ?
Vous pouvez exprimer clairement votre besoin d’un repère et chercher du soutien de votre côté. Vous n’avez pas à multiplier les relances ni à céder pour obtenir le retour du dialogue. Si ce fonctionnement se répète, regardez la dynamique dans son ensemble.
Quand demander de l’aide ?
Quand le silence revient souvent, empêche tout désaccord serein, vous conduit à vous taire ou à renoncer à vos besoins, ou vous fait peur. Un regard extérieur peut aider à clarifier ce qui se joue et à choisir la suite.
À retenir
Pause annoncée. Rendez-vous fixé. Parole partagée.
Une pause peut protéger la relation quand elle est annoncée et suivie d’un retour. Le dialogue peut alors reprendre avec plus de calme et de curiosité. Mais la responsabilité du lien ne peut pas reposer sur une seule personne : chacun doit pouvoir s’exprimer, être entendu et rester en désaccord sans être puni par le silence.
Auteure
Izya Barrett – Thérapeute de couple & Psycho-Praticienne
Izya accompagne des couples depuis 15 ans — qu’il s’agisse de traverser une période difficile ou de retrouver le lien. Son approche s’appuie sur les neurosciences, IMAGO et la Communication Consciente.
¹ YouGov, « How and why do American couples argue? », sondage mené du 29 avril au 5 mai 2022 auprès de 1 000 adultes américains en couple sérieux. Au total, 60 % des répondants indiquaient que leur partenaire ou eux-mêmes recouraient au « silent treatment » pendant les désaccords au moins parfois (41 % répondant « parfois » et 19 % « toujours ou la plupart du temps .»)
La question ne permet pas de distinguer une pause pour se calmer d’un silence destiné à punir ou à faire céder l’autre. Ces résultats ne constituent pas une estimation de la prévalence en France. Lire le sondage
